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Avec Majipoor, « Silverberg a puisé dans l’histoire de l’humanité et dans sa culture ethnologique pour en tirer un monde incroyablement éloigné de la sf classique », argumente Gérard Klein dans sa préface au premier volume. En effet, institutions aristocratiques, magie et sorcellerie, bande de saltimbanques parcourant la planète, dès les premières lignes, le lecteur comprendra pourquoi l'ambiance médiévale de Majipoor, n'échappe à personne. Et qui dit médiéval, dit Fantasy. Et la SF dans tout ça ?

 On compare souvent Majipoor à l'oeuvre d'un autre grand de la science-fiction, Jack Vance, qui cultive aussi depuis ses débuts, un goût marqué pour le dépaysement. Mais si nombres d'entre-nous pensent immédiatement au cycle de Tschaï, (Le Chasch 1968, Le Wankh et le Dirdir en 1969, et le Pnume 1970), la ressemblance s'applique plutôt aux romans, peut-être moins connus, et parus en 1951 pour La Grande Planète, et en 1975 pour Les Baladins de la Grande Planète. Mais il est vrai que tous ces récits chatoyants empruntent autant, sinon plus, au moyen âge européen, qu’à la science-fiction, tant leurs auteurs décrivent des mondes imaginaires, baroques et exotiques. 

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Illustrations Caza © Editions J'ai Lu

 Avec La Grande Planète, la comparaison ne s'arrête pas simplement au périple de quelques intrépides à travers les paysages sauvages : soixante-cinq mille kilomètres pour rejoindre l'unique enclave terrienne.

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Illustration François Baranger © Editions Gallimard Folio SF

 Ancien lieu d'exil pour tous les parias de la galaxie, la Planète Géante est, comme Majipoor, démesurée : quarante mille kilomètres de diamètre ! Mais sa croûte est dépourvue de métaux lourds, ce qui lui donne une gravité à peine supérieure à celle de la Terre, (et à celle de Majipoor), et ouvre donc aux terriens et à toutes les créatures bipèdes qui remplissent leurs poumons d'oxygène, de nouveaux territoires. Les mêmes causes aboutissant aux mêmes conséquences, cette rareté des métaux, rends pratiquement impossible le développement de sociétés technologiques avancées.
Après avoir lu cela, il est presque étonnant que Vance n'est pas accusé Silverberg de plagiat !

 Les Baladins de la Grande Planète n'est pas la suite de La Grande Planète, mais un moyen pour Jack Vance de continuer l'exploration de son monde, un décor fabuleux propice à de nouvelles aventures. Et pour Silverberg, peut-être, une nouvelle source d'inspiration pour son premier opus du cycle de Majipoor. Car si Valentin intègre une troupe de jongleurs pour traverser sa planète géante, Jack Vance nous narre, lui, les aventures d'un Apollon Zamp et sa troupe de théâtre, délicieusement déjantée, dans un Road movie au fil de l'eau. 

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Illustration Jim Burns © Coronet Books

 Plus généralement, les écritures précises et imagées des deux auteurs américains utilisent descriptions et dialogues, dans leurs styles inimitables, pour servir la progression d'intrigues parfois assez sommaires, mais qui constituent l'invitation au voyage que nous espérons tous, en ouvrant les pages de ces romans.

Pour continuer à comparer Majipoor à d'autres univers, on pourrait s'amuser à y relever de nombreux codes également présents dans l'univers de Dune, de Franck Herbert, quand il détaille les mystérieux pouvoirs du Bene Gesserit, ou encore dans le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Ainsi la troupe formée de plusieurs races de jongleurs, d'un magicien, d'un marchand et d’une guerrière, associés à la quête de Valentin, ressemble à la communauté de l’Anneau. Mais si le second est à coup sûr un domaine de la fantasy, Dune est plus proche de la science-fiction.

 Cette remarque me permet donc de faire une liaison pour énoncer les rapports évidents avec "l'autre genre", la science-fiction. L’emplacement temporel, (futur lointain), la situation spatiale, (une planète éloignée de la Terre), le rapport historique avec la vieille Terre, (colonisation de l’espace), et les races extraterrestres, (un argument fort pour ses partisans), en font un roman se situant littéralement dans la SF !
Quelques indices, distillés par Silverberg, par l'intermédiaire de ces principaux personnages, indiquent également une certaine forme de recadrage de l'oeuvre, comme pour se défendre d'appartenir de trop près à la fantasy. Ainsi le Coronal Prestimion, bien que constatant l’efficacité surprenante de certains rites magiques, n’a de cesse de maintenir ces pratiques au rang de supercherie. Certains mages eux-mêmes, prétendent que les arts dans lesquels ils versent ne sont point de la magie mais de la science ! Le bandeau de la Dame et celui du roi des rêves ne sont-ils pas des artefacts technologiques, même si leurs pouvoirs sont indubitablement psychiques ? Robert Silverberg est donc toujours resté dans cette frontière aléatoire et floue entre ces deux genres, dévoilant ça et là quelques repères.

 On a pourtant prêté à l'intéressé un mépris voilé pour la Fantasy (« mercantile », aurait-il dit) et de son refus de toutes les superstitions. Mais les mythes et légendes, les voyages initiatiques, révélateurs de l'âme humaine et marqueurs de la fantasy, sont des penchants avec lesquels Silverberg a construit son oeuvre.

Pour ne prendre qu'un exemple : La légende sumérienne du héros Gilgamesh qui remonte à 2500 ans avant notre ère, et sur laquelle Robert Silverberg s'appuie pour écrire Gilgamesh, Roi d'Ourouk. Voici un livre « dont la qualité est incontestable, même si l'on peut s'étonner de sa présence dans une collection SF, dans la mesure où rien, ni dans ses thèmes ni dans sa facture, ne l'apparente à la science-fiction » note Nathalie Labrousse. (nooSFere 02/01/2001). Robert Silverberg n'hésite pas à en parler comme une des origines de la littérature fantastique, comme l'Odyssée d'Homère avec ses magiciens, sorcières, cyclopes et Dieux de l'Olympe (introduction au recueil de nouvelles Légendes).

 Et si finalement Majipoor représentait l'ultime genre de littérature imaginaire. Une sorte de science-fantasy, réconciliant la science et le surnaturel ?

Majipoor est un magnifique exemple d'évolution à rebours. Quatorze mille ans après l’arrivée des premiers colons humains, leur technologie est rangée au rang de science des anciens, appuyée ou consolidée par toutes sortes de pratiques magiques. Les dimensions fréquentes de la science-fiction sont les déplacements spatiaux ou temporels ou sont décrits "l'autre lieu" ou "l'autre époque", où le héros utilise sa force et son courage au service de son expérience déjà acquise. Silverberg, ici, n'utilise ces deux dimensions, lieu et temps, que comme prétexte ou toile de fond pour d'autres vecteurs, ceux de la fantasy, qui est là pour servir son thème principal, l'évolution morale, l'apprentissage de ses personnages. Car c'est en cela que diffère la fantasy, c'est un vrai parcours initiatique. Silverberg ne déclarait-il pas lui-même, en 1999, « Mes histoires décrivent des trajectoires à mes personnages » ?

 Quoi qu'il en soit, fan de SF ou de Fantasy, Majipoor nous invite donc à un voyage exotique à souhait. Silverberg ne voyait-il pas dans le nom même de Majipoor, « une réminiscence de l’Inde, avec une diversité ethnique et religieuse importante, une flore et une faune étranges ainsi que des vestiges architecturaux splendides et mystérieux ? » remarque encore Gérard Klein.

A la question : «écrivez-vous de la Science-fiction ou du fantastique ? » Robert Silverberg répondit : « Pour moi c'est la même chose, je ne fais pas de différence entre les genres ! », (Interview de Claire Bauchat et Xavier Vernet. 2002 Festival des Utopiales)

 En guise de conclusion, je vous offre la genèse de Majipoor. Les mots de Robert Silverberg lui-même sur la création de son monde :

« Par une chaude après-midi d’avril 78, alors que je flânais seul près de ma piscine, j’entendis une vieille et familière voix me chuchoter des choses dans la tête. Et soudainement de ces choses était née une nouvelle histoire. J’allais à mon bureau et gribouillais ces quelques mots sur le dos d’une enveloppe : L’intrigue à pour scène une gigantesque planète-cité, peuplée de milliards d’habitants, ... Un jeune homme parcourt la planète pour reprendre possession de son héritage. Son identité lui a été dérobée et son esprit se trouve dans un autre corps » 
Seul près de cette masse d'eau, Silverberg, ne ressemblait-il pas à son futur héros, Valentin ?
Ecrire ce roman après quatre années d'absence, le confrontait à l'envie de retrouver sa couronne (ou son bandeau) de Roi, en parcourant le long chemin de l'écriture et de la création. En même temps, tout comme Valentin, Robert Silverberg avait changé. Peut-être pas d'enveloppe charnelle, mais de style et d'ambition créatrice, moins sombre sans doute.

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